Le problème
La plupart des artisans installés à leur compte fixent leur prix de trois façons : au prix de leur ancien patron, au prix du concurrent d'à côté, ou au prix que le client semble prêt à accepter.
Aucune des trois ne repose sur leurs charges réelles. C'est pour cela qu'on voit des entreprises pleines de chantiers finir l'année sans trésorerie : elles travaillent beaucoup, mais chaque heure travaillée creuse un écart qu'aucun volume ne comblera.
Calculer son taux horaire, c'est répondre à une question simple : combien mon entreprise dépense-t-elle chaque jour, et combien de jours ai-je pour le récupérer ?
La méthode en 5 étapes
Étape 1 — Additionner toutes vos charges annuelles
L'erreur la plus fréquente est d'oublier des postes. Voici la liste à passer en revue, pour un artisan seul :
| Poste | Ce qu'il faut compter |
|---|---|
| Rémunération et charges sociales | Ce que vous vous versez, cotisations comprises |
| Véhicule | Leasing ou amortissement, carburant, assurance, entretien, pneus |
| Assurances professionnelles | Décennale, responsabilité civile pro |
| Local ou atelier | Loyer, électricité, chauffage, taxes |
| Outillage | Prix d'achat divisé par la durée de vie réelle |
| Frais de structure | Téléphone, logiciels, expert-comptable, banque |
| Divers | Formation, cotisations professionnelles, vêtements, EPI |
Le piège de l'outillage. Une sertisseuse à 2 200 € utilisée cinq ans, ce n'est pas 2 200 € l'année de l'achat et zéro ensuite. C'est 440 € par an, tous les ans. Faites la même chose pour chaque outil au-dessus de quelques centaines d'euros.
Le piège du véhicule. Beaucoup ne comptent que le carburant. Un utilitaire complet — financement, assurance, entretien, carburant — se situe couramment entre 5 000 et 8 000 € par an. C'est souvent le deuxième poste de charges après la rémunération.
Étape 2 — Calculer votre coût journalier de fonctionnement
Un artisan dispose d'environ 228 jours ouvrés par an : 365 jours, moins les week-ends, les jours fériés et cinq semaines de congés.
Ce premier chiffre ne sert pas encore à fixer un prix. Il répond à une autre question, tout aussi importante : combien me coûte une journée où je ne produis pas ?
Sur l'exemple ci-dessous, c'est 263 € par jour. Une semaine de vacances coûte 1 316 €. Quinze jours d'arrêt en coûtent 3 947. Ces montants sortent de la caisse que vous ayez facturé ou non.
C'est le chiffre à connaître par cœur, parce qu'il transforme chaque décision — accepter un chantier, prendre un jour, laisser traîner un devis — en montant concret.
Étape 3 — Déduire vos jours non facturables
Tous vos jours ouvrés ne se facturent pas. Il faut retirer :
- les journées d'administratif : devis, factures, relances, comptabilité ;
- les trajets longs et les déplacements non facturés ;
- les intempéries, les imprévus, les retours SAV gratuits.
Ne retirez pas vos congés : ils sont déjà exclus des 228 jours ouvrés. Les compter deux fois est l'erreur classique.
L'ampleur de cette déduction dépend entièrement de votre métier et de votre mode de travail. Ne reprenez pas un pourcentage tout fait : comptez vos propres jours.
| Poste | Vos jours |
|---|---|
| Administratif, devis, facturation | ___ |
| Trajets non facturés | ___ |
| Intempéries, imprévus, SAV | ___ |
| Total non facturable | ___ |
Pour situer, voici l'effet de cette déduction sur l'exemple à 60 000 € de charges :
| Jours non facturables | Jours facturables | Coût par jour | Coût par heure (7 h) |
|---|---|---|---|
| 20 | 208 | 288,46 € | 41,21 € |
| 30 | 198 | 303,03 € | 43,29 € |
| 40 | 188 | 319,15 € | 45,59 € |
| 50 | 178 | 337,08 € | 48,15 € |
Un artisan travaillant sur chantiers planifiés se situe plutôt en haut du tableau. Un dépanneur, avec ses trajets permanents et ses interventions courtes, se situe plutôt en bas. L'écart entre les deux dépasse 7 € de l'heure : c'est pourquoi un chiffre unique donné par un site généraliste ne vous sert à rien.
Étape 4 — Obtenir votre coût de revient facturable
Ce chiffre est votre point mort. En dessous, chaque journée travaillée vous appauvrit, quel que soit votre volume de chantiers.
Notez l'écart avec l'étape 2 : 263 € contre 303 €, soit près de 40 € par jour. Cet écart, c'est le coût de vos jours non facturables — il doit être absorbé par les jours que vous facturez, sinon personne ne le paie.
Étape 5 — Ajouter votre marge
La marge n'est pas un bonus, c'est ce qui finance votre avenir : le remplacement du véhicule, un salarié, une trésorerie de sécurité, les mois creux. Une marge de 10 à 20 % est un minimum raisonnable dans le bâtiment.
Quelle marge selon votre situation
La marge n'est pas la même pour tous, parce que le risque et les besoins de financement ne le sont pas.
| Votre situation | Marge à viser | Pourquoi |
|---|---|---|
| Micro-entreprise, marché local très concurrentiel | 10 à 20 % | Charges de structure légères, peu d'investissement à financer |
| Société, métier courant (peinture, plomberie d'entretien) | 20 à 30 % | Il faut financer le renouvellement du matériel et absorber les impayés |
| Métier technique ou spécialisé (rénovation énergétique, technique pointue) | 30 à 50 % | Compétence rare, responsabilité plus lourde, matériel spécifique |
| Entreprise avec salarié ou apprenti | 40 à 60 % | Chaque personne productive doit dégager un résultat, pas seulement couvrir son coût |
Ces fourchettes sont des repères d'usage, pas une règle. Ce qui compte est la question qu'elles posent : votre marge actuelle vous permettrait-elle de remplacer votre véhicule demain sans emprunter ? Si la réponse est non, elle est trop faible.
Exemple chiffré complet
Prenons un artisan seul, en activité, dans une configuration courante.
Ses charges annuelles
| Poste | Montant |
|---|---|
| Rémunération nette + charges sociales | 42 000 € |
| Véhicule (leasing, carburant, assurance, entretien) | 6 000 € |
| Assurance décennale + RC pro | 2 400 € |
| Local / atelier | 3 600 € |
| Outillage (amortissement annuel) | 1 800 € |
| Téléphone, logiciels, expert-comptable | 2 400 € |
| Formation, cotisations, divers | 1 800 € |
| Total | 60 000 € |
Son coût journalier de fonctionnement
Chaque jour ouvré où il ne produit pas lui coûte 263 €. Une semaine de congés : 1 316 €. Deux semaines d'arrêt maladie : 2 632 €.
Ses jours facturables
| Ligne | Jours |
|---|---|
| Jours ouvrés dans l'année | 228 j |
| − Administratif, devis, facturation | − 16 j |
| − Trajets non facturés | − 9 j |
| − Intempéries, imprévus, SAV | − 5 j |
| = Jours facturables | 198 j |
Son coût de revient
L'écart avec son coût de fonctionnement — 40 € par jour — correspond aux 30 jours qu'il ne facture pas. Ces 30 jours sont payés par les 198 autres.
Son prix de vente selon la marge visée
| Marge | Coefficient | Prix journalier | Prix horaire (7 h) |
|---|---|---|---|
| 10 % | 1,10 | 333,33 € | 47,62 € |
| 15 % | 1,15 | 348,48 € | 49,78 € |
| 20 % | 1,20 | 363,64 € | 51,95 € |
| 30 % | 1,30 | 393,94 € | 56,28 € |
Ce que ça change
Cet artisan facture 45 € de l'heure, soit 315 € la journée — un tarif qu'il trouve normal parce que c'est celui de ses concurrents.
Son coût réel est de 303 € par jour. Il dégage donc 12 € de marge par journée, soit moins de 4 %. Autrement dit : il travaille sans aucune sécurité. Une facture impayée, un véhicule à remplacer, trois semaines creuses en janvier, et l'année bascule.
S'il facturait deux heures de moins par jour sans s'en rendre compte — un trajet, un client bavard, une reprise gratuite — il passerait en dessous de son point mort.
Il ne s'en rend pas compte parce que sa trésorerie tient : les acomptes des nouveaux chantiers couvrent les dépenses des anciens. C'est le mécanisme classique, et il s'effondre au premier ralentissement d'activité.
Le calcul en 10 écrans
Si vous êtes pressé
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Les erreurs les plus fréquentes
Oublier de se payer. Beaucoup calculent leurs charges sans y inclure leur propre rémunération, puis considèrent ce qui reste comme leur salaire. C'est l'inverse : votre rémunération est une charge, pas un solde.
Diviser par la totalité des jours ouvrés. C'est supposer que vous facturez vos samedis de paperasse et vos trajets. Le calcul est juste, mais il repose sur une hypothèse fausse.
Déduire ses congés une seconde fois. Les 228 jours ouvrés les excluent déjà.
Confondre coût de fonctionnement et coût de revient. Le premier dit ce que coûte une journée d'existence, le second ce que doit rapporter une journée facturée. Fixer son prix sur le premier revient à offrir ses jours non facturables.
Confondre coût de revient et prix de vente. Le premier est un constat, le second une décision. Facturer à son coût de revient, c'est travailler gratuitement.
Calculer une fois pour toutes. Vos charges bougent : une assurance qui augmente, un véhicule remplacé, un local plus cher. Un calcul annuel est un minimum, semestriel est mieux.
Copier le prix du concurrent. Vous ne connaissez ni ses charges, ni son volume, ni s'il gagne de l'argent. Vous copiez peut-être une erreur.
Questions fréquentes
Faut-il raisonner en jours ou en heures ?
En jours pour comprendre et décider, en heures pour facturer. Le coût journalier parle immédiatement à un artisan : il sait ce qu'est une journée de chantier. Le taux horaire n'est que la division finale, utile pour chiffrer une intervention courte.
Faut-il facturer les trajets ?
Deux approches valables. Soit vous les facturez explicitement en frais de déplacement, et vous les sortez alors de vos jours non facturables. Soit vous les absorbez dans votre prix, comme dans l'exemple ci-dessus. Ce qui n'est pas viable, c'est de ne faire ni l'un ni l'autre.
Et si mon prix calculé est au-dessus du marché ?
C'est une information, pas un verdict. Soit vos charges sont trop élevées et il faut les réduire, soit vos jours non facturables sont trop nombreux et il faut les réduire, soit le marché local est effectivement en dessous du seuil de rentabilité — et dans ce cas, ceux qui y sont perdent de l'argent sans le savoir.
Ce calcul vaut-il pour une entreprise avec des salariés ?
La méthode est la même, mais elle se fait par personne productive, chacune avec son propre nombre de jours facturables. Un chef d'entreprise qui passe la moitié de son temps en gestion n'a pas le même taux que son compagnon.
À quelle fréquence recalculer ?
Une fois par an au minimum, et à chaque changement significatif : embauche, changement de véhicule, déménagement, forte variation d'activité.